Dionysos Andronis

                “ Daddy ” de Peter Whitehead, un chef d’œuvre éternel !

      

             En vue de la rétrospective Whitehead annoncée en janvier 2007 par la Cinémathèque Française, nous avons voulu rendre hommage à son chef d’œuvre éternel “ Daddy ”, réalisé en 1972.  Nous avons déjà écrit un long texte intitulé “ L’influence de Peter Whitehead sur la nouvelle génération des cinéastes alternatifs ” qui est en ligne sur le site officiel de Peter Whitehead.  Voilà un extrait de ce texte écrit en 1998 :

 “ Pour son film “ Daddy ”, Whitehead a utilisé la caricature.  Niki de Saint Phalle y tient le premier rôle en pastichant Lili Marlène tandis que tous les autres acteurs sont très grotesques. Le personnage du père-colonel incarne le pouvoir (et sa parodie) tandis que son uniforme militaire est toujours caricaturé. Niki est de même en portant les vêtements sortis des bandes-dessinées. PeterWhitehead arrive très bien à exprimer la violence éternelle entre les rapports des deux sexes et à nous montrer qu’elle est inévitable puisque les deux sexes sont inséparables et interdépendants. Kern aussi utilise métaphoriquement la caricature afin de suggérer les rapports oppressifs de la lutte des sexes. Dans tous les films de ce dernier, un rôle de bourreau et un rôle de victime sont attribués à un homme et à une femme respectivement. Ce n’est pas sans raison que les deux auteurs ont été attaqués par les féministes. En particulier, chez Kern, qui est le “roi ” du cinéma méta-punk des années 80, le sexe acquiert une interprétation péjorative et négative, comme dans tout le mouvement musical et social du même nom. Chez lui, le sexe est représenté comme un instrument d’oppression sociale aussi bien que de soumission individuelle. L’aspect sexiste de ses films vise à révéler le côté répugnant du sexe forcé au sein de la société phallocratique contemporaine. Parfois, ses images deviennent très violentes et sexistes et cela par besoin de nous informer sur le véritable caractère sadique que les relations humaines ont obtenu. Les scènes de son film “ L’opérateur maudit ” (The Evil Cameraman ,1990,10 mn) où l’on voit une femme ligotée et torturée par un homme qui glisse et tombe par terre à la fin, sont très semblables à celles du “ daddy ” énervé, battant son épouse, enfonçant même une épée dans son cul devant les yeux stupéfaits de leur fille. Cette attitude de provocation à travers le sexe, qui est commune dans tous les deux auteurs, peut aussi obtenir une interprétation féminine. Niki de Saint Phalle en parle : “ Le distributeur  (1)  avait beaucoup de problèmes personnels par rapport au film, étant assez misogyne. Il voulait dire, voyez comme les femmes sont vraiment, ce sont des malades. Voilà ce qu’elles veulent nous faire, nous paralyser. Il faut qu’on se défende, ce sont toutes des folles et des psychopathes. Au fond, c’était un acte de vengeance de faire ça. Je n’étais pas d’accord du tout. “ in “ Ecran ” n° 28, août/sept. 1974, p. 32).”

    L’uniforme militaire de Daddy est le symbole psychanalytique par excellence qui continue à faire allusion au pouvoir par les jeunes cinéastes.  Bruce Labruce par exemple, en paraphrasant le contenu lesbien du film “Daddy”, en a tiré une nouvelle version homosexuelle masculine. Dans son film “Skin Flick” (de 1999) deux jeunes hommes homosexuels sont torturés par une bande de skinheads néonazis.  En voulant trouver une explication du fort impact émotionnel du film de Whitehead chez moi, je vais réproduire une phrase d’un article récent: “Bruce Labruce explore cette fascination qu’exercent les rapports d’autorité sur beaucoup d’homosexuels…l’imagerie porno gay recycle selon lui des figures viriles jusqu’au malaise, comme le skin néonazi”  écrit par S.Triquet  in “Inrockuptibles” (Paris) no.561 (29 août 2006) p. 94  En intervenant sur le contenu sexiste du film “Daddy” de Whitehead, Labruce a trouvé l’équivalence contemporaine de cette fascination psychanalytique pour les abus d’autorité.  Il les a transférés chez les homos pour rafraîchir la notion du “politiquement incorrect”. Là où le status quo a été renversé, il fallait tout mettre à jour.  Le film de Labruce n’est jamais sorti en salles françaises et nous avons voulu faire le parallèle avec celui de Whitehead parce que ce dernier demeure aussi confidentiel et invisible, malgré le fait qu’il est acheté et distribué par le Centre Pompidou depuis 1977, sa date d’ouverture ! Et à la fin de “Daddy” la fille devient amoureuse du spectre de son père, après l’avoir torturé physiquement et psychologiquement dans son imagination.  C’est presque la même fin du film de Labruce, où le jeune homosexuel noir rêve de rencontrer de nouveau ses ravisseurs. 

  Le contenu subversif du film de Whitehead est accentué aussi par les peintures de tir de Niki de Saint Phelle, par ses assemblages macabres où des rats embaumés coexistent avec des faucons coloriés.  Sans négliger le côté pédophile qui revient en flash back sur la mémoire de Niki et sur ses visions de vengeance où le père est attaché sur une chaise afin de ne pas pouvoir connaître le même sort érotique que sa fille avec une belle adolescente.  Clarice Rivers, la femme du plasticien américain Dick Rivers, joue le rôle de la mère.  C’est une équipe très “plastique” pour le plus grand film franco-allemand, puisque le producteur associé allemand Peter Schamoni était specialisé dans le documentaire d’art.

  Robert Benayoun avait écrit lors de la sortie du film “Daddy” en salles françaises “Niki acheve sa psychanalyse à rebours à faire pâlir Freud et consorts” (in “Le Point” du 18 février 1974).  Nous allons seulement ajouter que  Whitehead acheve son chef d’œuvre éternel à faire pâlir tous les philosophes, anciens et contemporains.

 

(1) Il s’agit d’ Anatole Dauman, le fondateur de la société ARGOS FILMS qui est mort en 1998 (ndlr).

 

 

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